Avez-vous déjà lu… un traité de physique en vers ?

Lucrèce est un philosophe de l’Antiquité qui a vécu au 1er siècle avant JC. À cette époque, les différents domaines de connaissance ne sont pas cloisonnés comme aujourd’hui et, notamment, les arts et les sciences (que nous avons tendance à opposer) vont souvent de pair. Ainsi, Lucrèce écrit son fameux De Natura Rerum (De la nature des choses) … en vers.

Lucrèce

Cet ouvrage majeur de l’Antiquité a un objectif terriblement complexe : expliquer la « nature des choses ». Vaste sujet ! Lucrèce y a donc exposé ses théories sur l’atome, la constitution des corps, mais aussi sur l’esprit humain, l’amour, la mort, les catastrophes naturelles ou l’influence néfaste de la religion de son temps dans un ouvrage étonnamment bref et limpide pour de tels sujets. Et comme à cette époque, la diffusion d’un savoir est facilitée par sa forme – son esthétique, et sa musicalité – Lucrèce a écrit son ouvrage en hexamètres dactyliques – l’équivalent latin de l’alexandrin français.

 

Hunc igitur terrorem animi tenebrasque necessest
non radii solis neque lucida tela diei
discutiant, sed naturae species ratioque.
Principium cuius hinc nobis exordia sumet,
nullam rem e nihilo gigni divinitus unquam.
Quippe ita formido mortales continet omnes,
quod multa in terris fieri caeloque tuentur
quorum operum causas nulla ratione videre
possunt, ac fieri divino numine rentur.
Quas ob res, ubi viderimus nil posse creari
de nihilo, tum quod sequimur iam rectius inde
perspiciemus, et unde queat res quaeque creari,
et quo quaeque modo fiant, opera sine divum.

LUCRÈCE, De Natura Rerum, I, v.146-158

TRADUCTION :

Ce ne sont pas les rayons du soleil ni les traits lumineux du jour qu’il faut pour dissiper cette terreur et ces ténèbres de l’âme mais la vision de la nature et son explication raisonnée. Le principe dont nous nous servirons comme point de départ, c’est que rien ne peut être engendré de rien par une intervention divine. Car si la crainte retient tous les mortels, c’est que sur la terre et dans le ciel ils voient beaucoup de choses dont ils ne peuvent en aucune façon apercevoir les causes et ils pensent que cela arrive par une puissance divine. C’est pourquoi, quand nous aurons vu que rien ne naît de rien, alors nous verrons plus facilement ce que nous cherchons : d’où provient chaque chose et comment toutes choses se forment, sans l’aide des dieux.

Le monde de Lucrèce est toujours peuplé des dieux romains bien connus, mais pour ce philosophe, ils n’interviennent pas dans la grande marche du monde, et tous les phénomènes terrestres peuvent être expliqués de manière rationnelle. Il va ainsi expliquer de quelle manière tous les éléments de l’univers sont composés d’atomes et de vide ou comment, rien ne naissant de rien, les interventions divines sur terre sont impossibles. Ceci étant, par convention d’écriture, Lucrèce n’hésite pas à commencer son ouvrage par… une invocation à Vénus. La beauté et de la séduction, incarnées métaphoriquement dans cette déesse, sont en effet nécessaires à l’auteur pour intéresser ses lecteurs et exposer ses idées le plus plaisamment possible :

Æneadum genitrix, hominum divumque voluptas,
alma Venus, coeli subter labentia signa
quae mare navigerum, quae terras frugiferentis
concelebras (per te quoniam genus omne animantum
concipitur, visitque exortum lumina solis),
te, dea, te fugiunt venti, te nubila caeli
adventumque tuum, tibi suavis daedala tellus
summittit flores ; tibi rident aequora ponti,
placatumque nitet diffuso lumine coelum.
Nam simul ac species patefactast verna diei,
et, reserata, viget genitabilis aura favoni,
aeriae primum volucres te, diva, tuumque
significant initum, perculsae corda tua vi.
Inde ferae, pecudes persultant pabula laeta,
et rapidos tranant amnis ; ita capta lepore
te sequiturcupide quo quamque inducere pergis.
Denique per maria ac montis fluviosque rapacis,
frondiferasque domos avium camposque virentis,
omnibus incutiens blandum per pectora amorem,
efficis ut cupide generatim saecla propagent.
Quae quoniam rerum naturam sola gubernas,
nec sine te quicquam dias in luminis oras
exoritur, neque fit laetum neque amabile quicquam,
te sociam studeo scribendis versibus esse
quos ego de rerum natura pangere conor
Memmiadae nostro, quem tu, dea, tempore in omni
omnibus ornatum voluisti excellere rebus.

De Natura rerum,
I, v.1-27.

TRADUCTION :

Mère des fils d’Énée, ô délices des Dieux,
Délices des mortels, sous les astres des cieux,
Vénus, tu peuples tout : l’onde où court le navire,
Le sol fécond : par toi tout être qui respire
Germe, se dresse, et voit le soleil lumineux !
Tu parais… A l’aspect de ton front radieux
Disparaissent les vents et les sombres nuages :
L’Océan te sourit ; fertile en beaux ouvrages,
La Terre étend les fleurs suaves sous tes pieds ;
Le jour brille plus pur sous les cieux azurés !
Dès qu’Avril reparaît, et, qu’enflé de jeunesse,
Prêt à porter à tous une douce tendresse,
Le souffle du zéphyr a forcé sa prison,
Le peuple aérien annonce ta saison :
L’oiseau charmé subit ton pouvoir, ô Déesse ;
Le sauvage troupeau bondit dans l’herbe épaisse,
Et fend l’onde à la nage, et tout être vivant,
À ta grâce enchaîné, brûle en te poursuivant !
C’est toi qui, par les mers, les torrents, les montagnes,
Les bois peuplés de nids et les vertes campagnes,
Versant au cœur de tous l’amour cher et puissant,
Les portes d’âge en âge à propager leur sang !
Le monde ne connaît, Vénus, que ton empire !
Rien ne pourrait sans toi se lever vers le jour :
Nul n’inspire sans toi, ni ne ressent d’amour !
À ton divin concours dans mon œuvre j’aspire !…

Traduction d’Arthur Rimbaud, externe au collège de Charleville, 1869 (il avait 15 ans…)

Arthur Rimbaud

… Maintenant, oui.

Louis.

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