Ces auteurs qui nous ont abusés !

Biographies imaginaires, auteurs inventés, textes apocryphes, utilisations de pseudonymes, autobiographies fictives… Autant de stratagèmes pour nous abuser, nous autres pauvres lecteurs crédules ! En ce 1er avril, nous souhaitons vous parler de certains écrivains qui n’ont pas hésité à abuser leurs lecteurs. Du simple canular à la grosse imposture, voici donc quelques affaires de mystification qui ont ébranlé le monde littéraire.

POEdoc accompagant article

illustration de la montgolfière fournie au journal par Poe

Le canular n’est pas si rare dans le milieu de la littérature et de l’édition, et pas seulement à notre époque. Prenons Edgar Allan Poe par exemple. Bien que son univers soit reconnu pour sa noirceur, il est l’auteur d’un joyeux canular journalistique : le 13 avril 1844, il fait paraître dans le journal new-yorkais The Sun un article sur l’incroyable traversée de l’Atlantique en montgolfière par le célèbre aéronaute Monck Mason, et ce, en seulement 3 jours. Plusieurs documents scientifiques appuient les propos de Poe, les rendant parfaitement vraisemblables. Il s’agit en fait d’une histoire totalement fictive que l’on peut lire aujourd’hui dans les Histoires extraordinaires. La vengeance semble avoir été la raison de ce canular, depuis connu sous le nom de Canard au ballon : Poe aurait accusé The Sun de s’être fait de l’argent avec l’une de ses histoires sans jamais rien lui donner. Avec cet article, les comptes sont réglés !

Tout aussi légère, l’affaire Botul a connu une forte médiatisation en raison de la crédulité de Bernard-Henri Lévy qui se voit victime d’un canular dont il n’était même pas le destinataire ! Frédéric Paget, journaliste au Canard enchaîné, s’est amusé en 1997 à créer avec ses amis de l’Association des amis de Jean-Baptiste Botul un auteur totalement fictif, Jean-Baptiste Botul, philosophe à l’origine de la théorie du botulisme. Cette plaisanterie potache a eu un retentissement médiatique quand on a découvert que BHL cite dans son essai De la guerre en philosophie, et ce, de manière très sérieuse, de nombreux passages de La Vie sexuelle d’Emmanuel Kant de Botul ! Inutile de préciser qu’au moment des faits, le canular avait été révélé depuis bien longtemps…

boris vianL’histoire de Vernon Sullivan est également insolite. C’est un soir de l’été 1946. Le jeune éditeur Jean Halluin, un assidu du café de Flore que fréquente également Boris Vian, retrouve l’écrivain devant un cinéma des Champs-Élysées. Ses affaires vont mal, il aurait rapidement besoin d’un titre digne des romans noirs américains dont les lecteurs de l’époque sont si friands. Boris Vian parie alors avec lui qu’il lui fabriquera un best-seller en 10 jours ! Pari presque tenu : 15 jours plus tard, Boris Vian achève l’écriture de J’irai cracher sur vos tombes et le signe du pseudonyme Vernon Sullivan, l’auteur étant censé être américain. Boris Vian prétend alors n’être que le traducteur du roman. À sa sortie, le livre est jugé outrageusement violent par le Cartel d’action sociale et morale qui dépose plainte contre Sullivan. Cette médiatisation permet aux ventes de décoller, et le livre devient vite un succès. La mystification est alors découverte, et, devant un tel scandale, le livre devient best-seller ! Boris Vian sortira 3 autres romans sous le pseudonyme Vernon Sullivan : Les morts ont tous la même peau, Et on tuera tous les affreux et Elle se rendent pas compte. Par la suite, la presse, vexée par ce canular, boudera les œuvres de Vian qui sortiront dans l’indifférence de leurs contemporains.

Parmi les mystifications littéraires, la biographie fictive est assez courante. On peut citer celle de William Boyd, Nat Tate : un artiste américain parue en 1998 avec la complicité de David Bowie. Le 1er avril 1998, une grande fête new-yorkaise célèbre l’ouverture de la nouvelle maison d’édition de David Bowie, 21 Publishing, spécialisée dans les livres d’art. Le premier titre publié n’est autre que la biographie fictive écrite par Boyd. Il y raconte l’histoire d’un artiste imaginaire, Nat Tate, dont le nom est formé à partir des National Gallery et Tate Gallery, qui s’est suicidé à 32 ans après avoir détruit presque tous ses tableaux. Cette mystification se voulait plaisanterie, mais, prise au sérieux, elle a provoqué un scandale. Un tableau prétendument peint par l’artiste (en fait, c’est Boyd lui-même qui en est l’auteur) a même été vendu aux enchères près de 7 250 livres, soit 8 500 € ! Cette somme a été évidemment reversée à une œuvre caritative, les intentions de l’écrivain n’étant nullement pécuniaires !

Cependant, il arrive que la mystification prenne des allures de sinistre imposture. Le best-seller Survivre avec les loups de Misha Defonseca en est une, et des plus grinçantes. En effet, l’auteur belge sort en 1997 un récit autobiographique poignant : elle y raconte comment, alors qu’elle était enfant, elle a échappé à la Shoah et parcouru 3000 km à la recherche de ses parents sous la protection d’une meute de loups. Autant dire qu’on n’a pas lésiné sur le pathos ! Le livre est un véritable succès commercial : il est traduit en 18 langues, vendu à plus de 300 000 exemplaires et adapté au cinéma ! Mais en 2008, coup de théâtre : plusieurs incohérences sont mises en lumière par des spécialistes, et Misha Defonseca se voit forcée d’admettre qu’elle a créé cette histoire de toutes pièces ! Finalement, elle sera condamnée par la cour d’appel du Massachusetts à verser plus de 22 millions de dollars à son éditrice pour avoir menti sur le récit présenté comme autobiographique.

Autre mystificateur, également très culotté, le faussaire William Henry Ireland, connu pour être l’auteur des « faux Shakespeare ». C’est en 1794 que William Henry Ireland contrefait son premier manuscrit avec la signature du célèbre dramaturge, un acte notarié daté du 14 juillet 1610 qu’il présente à son père. Ce dernier ne met nullement en doute son authenticité. S’ensuivront alors de nombreux autres « faux Shakespeare », dont un testament où il lègue ses manuscrits à un certain William Henry Ireland ! En 1795, tous ces documents sont exposés dans la maison du père Ireland et ravissent nombre d’admirateurs de Shakespeare. Une pièce entièrement écrite par le faussaire, Vortigern et Rowena, est même en train d’être montée au moment où le scandale explose ! Edmond Malone, spécialiste du dramaturge, met en lumière les incohérences et les anachronismes trouvés dans les manuscrits en possession des Ireland. S’ensuivra un conflit entre William Henry Ireland et son père, le fils avouant avoir créé tous ces faux pour faire plaisir à son père qui l’a toujours décrié, le père refusant de croire que son benêt de fils ait pu accomplir une telle prouesse ! Charmante famille !

Romain-GaryPour terminer ce billet, il est impossible de ne pas revenir sur l’un des cas de mystification les plus célèbres de l’histoire littéraire française. Il s’agit évidemment de l’affaire Émile Ajar. Tout commence en 1974, alors que Romain Gary est considéré comme un grand romancier (il a obtenu en 1956 le prix Goncourt pour Les Racines du ciel), certes, mais aussi un romancier un peu ennuyeux. Il décide alors d’écrire des livres dans un style nouveau, sous le pseudonyme d’Émile Ajar. La mystification est alors poussée à l’extrême et l’écrivain inventé prend corps avec l’aide d’un complice, Paul Pavlowitch, le petit-cousin de Gary, qui se fait passer pour Ajar auprès de la presse. Il obtient même en 1975 le prix Goncourt pour La Vie devant soi, ce qui fait de Romain Gary le seul écrivain à avoir été récompensé deux fois par le prix Goncourt ! La mystification ne sera révélée qu’après le suicide de Romain Gary en 1980, à travers un texte posthume écrit par l’auteur lui-même : Vie et mort d’Émile Ajar. Ce texte s’achève ainsi : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. »

Anne

Publicités

7 réflexions sur “Ces auteurs qui nous ont abusés !

  1. Remarquable article. C’est jubilatoire. J’en connaissais quelques uns mais j’en ai également découvert beaucoup grâce à vous. Le canular est plus profond qu’il n’y parait souvent, et tout aussi révélateur de son auteur comme de ses « victimes ». N’est-il pas l’acte créateur par excellence ? Faire passer pour vrai ce qui ne l’est pas ?

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s