Odyssées francophones : Aimé Césaire

Pour la semaine de la francophonie, je vous propose une série de dossiers sur quelques livres majeurs, qui font tous des relectures originales de l’Odyssée d’Homère. En effet, beaucoup d’écrivains étrangers, partis de chez eux pour la France, puis revenus après un long séjour d’errance dans leur pays natal, ont raconté ce voyage géographique et intellectuel en s’inspirant du parcours d’Ulysse, qui quitta Ithaque pendant 20 ans, retenu par une guerre et par le courroux d’un dieu vengeur…

Aimé Césaire

Premier livre de cette série : Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire, 1939.
Lire ici le deuxième livre de cette série : L’Ignorance, de milan Kundera, 2000.
Lire ici le troisième livre de cette série : Le Dit de Tianyi, François Cheng, 1998.

La misère du pays natal et l’espérance d’un ailleurs

Livre atypique dans sa forme, poème autobiographique, bref mais incisif, à l’écriture exigeante mais immédiatement évocatrice, ce « cahier » fait partie des livres qui ne peuvent laisser le lecteur indifférent.

Né en Martinique, Aimé Césaire quittera son île natale pour faire ses études à Paris. Là-bas, il va à la fois parfaire son éducation classique (c’est-à-dire sa maîtrise de la littérature française métropolitaine) et poser les premiers jalons de ce qui deviendra la négritude, mouvement poétique et politique prônant le refus des inégalités et de la colonisation. Le Cahier d’un retour au pays natal, évoque ce cheminement, à la fois géographique et intellectuel.

Le poète commence son récit par décrire son île endormie, une « ville plate, étalée », une « ville inerte », rongée par la misère, mais dont les cris des habitants ne parviennent pas encore à dire leur malheur :

            Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnement passée à travers de son cri comme cette ville à côté de son mouvement, de son sens, sans inquiétude, à côté de son vrai cri, le seul qu’on eût voulu entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul ; parce qu’on le sent habiter en elle dans quelque refuge profond d’ombre et d’orgueil, dans cette ville inerte, cette foule à côté de son cri de faim, de misère, de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette.

Une ville emprisonnée dans son malheur, et dont le poète ne peut qu’espérer un soulèvement prochain, le jour où « les volcans éclateront »… Mais pour l’instant, la ville est endormie par la misère, par la pauvreté, et par le « flic », la « gueule de vache », qui ouvre le cahier, le gardien de cet ordre injuste qu’on ne peut qu’insulter, à défaut de défier.

Le poète décrit ensuite sa maison natale :

            une autre petite maison qui sent très mauvais dans une rue très étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulence de mes six frères et sœurs, une petite maison cruelle dont l’intransigeance affole nos fins de mois et mon père fantasque grignoté d’une seule misère (…) ; et ma mère dont les jambes pour notre faim inlassable pédalent, pédalent de jour, de nuit (…) dans la chaire molle de la nuit d’une Singer que ma mère pédale, pédale pour notre faim de jour et de nuit.

Une maison misérable dans une ruelle misérable (« la rue Paille »), elle-même emprisonnée dans cette ville de misère, dans cette île de misère que « la mer frappe à grands coups de boxe » et qui « à force de la mordre finira par la dévorer ».

L’exil vers la France

Alors ? Partir. Loin. Au bout de la mer, vers « l’Europe », quitte à y débarquer en paria, en moins-qu’un-homme.

Partir.
Comme il y a des hommes-hyène et des hommes-panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

Aimé Césaire partira à Paris à l’âge de dix-huit ans, une bourse d’études lui permettant de suivre les cours de la très prestigieuse école d’hypokhâgne au lycée Louis le Grand. Là, il y rencontrera notamment Ousmane Socé Diop et (excusez du peu) Léopold Sédar Senghor, exilés comme lui, et futurs co-créateurs de la négritude. Mais avant cela, Césaire se découvre, lui-même et son peuple, dans le regard ouvertement raciste de la société française de l’entre-deux-guerres.

 (les nègres-sont-tous-les-mêmes, je-vous-le-dis les vices-tous-les-vices, c’est-moi-qui-vous-le-dis l’odeur-du-nègre, ça-fait-pousser-la-canne rappellez-vous-le-vieux-dicton : battre-un-nègre, c’est le nourrir)

La haine, le racisme, ou le mépris, dans le meilleur des cas.

Mais aussi la littérature française. Les mots, riches, porteurs de sons, de couleurs, d’odeurs, de sens. Et, puisque nommer, c’est faire exister, ces mots nouveaux de cette culture nouvelle permettent l’existence d’une écriture, d’un monde nouveau. Le regard du poète s’enrichit, la littérature – la poésie surtout – permet de dire le monde d’une façon inouïe.

Et c’est Rimbaud qui apparaît au détour d’un vers. Dialogue, à 66 ans d’intervalle :

Césaire (Cahier d’un retour au pays natal, 1939):

J’ai assassiné Dieu de ma paresse de mes paroles de mes gestes de mes chansons obscènes
J’ai porté des plumes de perroquet des dépouilles de chat musqué
J’ai lassé la patience des missionnaires
insulté les bienfaiteurs le l’humanité.
Défié Tyr. Défié Sidon.
Adoré le Zambèze.
L’étendue de ma perversité me confond ! »

Rimbaud (Une Saison en enfer, 1873) :

Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. -Et je l’ai trouvée amère. -Et je l’ai injuriée.
Je me suis armé contre la justice.
Je me suis enfui. ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié !
Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine. Sur toute joie pour l’étrangler j’ai fait le bond sourd de la bête féroce.
J’ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J’ai appelé les fléaux, pour m’étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie.

Rimbaud, bien sûr, mais aussi l’avant-garde littéraire de l’époque : les surréalistes. L’écriture du Cahier devient en effet de plus en plus marquée par le surréalisme (le livre est d’ailleurs dédié à André Breton, « pape du surréalisme », qui écrira la préface de l’édition de 1947), et utilisant donc des métaphores aussi inattendues qu’évocatrices.

Nous chantons les fleurs vénéneuses éclatant dans des prairies furibondes ; les ciels d’amour coupés d’embolie ; les matins épileptiques ; le blanc embrasement des sables abyssaux, les descentes d’épaves dans les nuits foudroyées d’odeurs fauves.

Paris, puis « Bordeaux et Nantes et Liverpool et New York et San Francisco », toute la culture occidentale, dans une soif permanente de voyager, de découvrir et de dire. L’écriture se fait de plus en plus savante, de plus en plus mystérieuse, le poète descend au plus profond de lui-même, de ce que seule la poésie peut dire, mais sans jamais perdre l’énergie de ses débuts ; la révolte n’est jamais loin :

(les balles dans la bouche salive épaisse
notre cœur de quotidienne bassesse éclate
les continents rompent la frêle attache des isthmes des terres sautent suivant la division fatale des fleuves et le morne qui depuis des siècles retient son cri au dedans de lui-même, c’est lui qui à son tour écartèle le silence
et ce peuple vaillance rebondissante
et nos membres vainement disjoints par les plus raffinés supplices
et la vie impétueuse jaillissant de ce fumier – comme le corossolier imprévu parmi la décomposition des fruits du jacquier !)

Le dangereux chant des sirènes

Et Ulysse, dans tout cela ? Et l’Odyssée, alors ? Oui, certes, le poète quitte son pays natal pour parcourir les mers. Est-ce tout ? Non, car il y a errance. Errance de l’écriture, surtout, qui se construit au fur et à mesure du Cahier, avec pour seul fil conducteur, la colère, la révolte. La guerre.

Et il y a bien sûr, les sirènes. Vous vous rappelez ? Ulysse est averti du danger que représentent les sirènes : elles envoûtent les navigateurs grâce à leur chant avant de les tuer. Le rusé et curieux Ulysse ordonne donc à ses compagnons de se boucher les oreilles avec de la cire et de l’attacher solidement au mat du bateau, afin qu’il puisse entendre ce chant sans se jeter à la mer à leur rencontre.

Il y en a, des sirènes, dans le Cahier de Césaire. La première sirène est, par métaphore, la culture française : pour envoûtante qu’elle soit (on sait l’attachement de Césaire aux grands poètes classiques, qui ont su faire chanter le français mieux que personne), elle charrie avec elle nombre d’idées dangereuses. Le poète en prend soudainement conscience, dans un tramway.

Grisé par cette voix nouvelle, tout à son chant de révolte, il aperçoit un jour

un nègre, grand comme un pongo qui essayait de se faire tout petit sur un banc de tramway. (…)
Un nègre comique et laid et des femmes derrière moi ricanaient en le regardant.
Il était COMIQUE ET LAID.
COMIQUE ET LAID, pour sûr. J’arborai un grand sourire complice.

Complice de quoi ? Du racisme, bien sûr, du rejet du Noir, malgré sa même couleur de peau. D’assimiler les Noirs à des masques d’humains, des masques de carnaval, grotesques, animaux. Comiques et laids. Un écueil sur lequel le si grand poète s’est échoué, le temps d’un « sourire complice » – comme on est complice d’un crime.

Un moment très bref, au fond, mais un évènement déterminant : la langue et la culture française sont-elles des sirènes, qui envoûtent les voyageurs avant de les perdre dans le crime ? Comment continuer à écrire et à chanter cette langue si le prix à payer est d’en devenir complice ? Il est trop tard pour faire semblant ne n’avoir pas entendu (« Quoi ? Se boucher les oreilles ? »), les sirènes ont déjà pris le voyageur inattentif dans leurs récifs…

La fin d’un monde et le début d’une ère nouvelle

Alors ?

Alors commencer par en rendre compte. Si lâcheté, faiblesse il y a, il faut la dire.

Ma lâcheté retrouvée !
(…) Mon héroïsme, quelle farce !
Et mon âme est couchée. Comme cette ville dans la crasse et dans la boue couchée.

Et Puis ?

Se rendre compte de l’existence des sirènes, se rendre compte que l’on est un voyageur, navigant sur un bateau.

Lequel ? Celui sur lequel voyageaient ses ancêtres, « ceux qui n’ont connu de voyages que de déracinements ».

Le négrier craque de toute part… Son ventre se convulse et résonne… (…)
En vain pour s’en distraire le capitaine pend à sa grand’ vergue le nègre le plus braillard ou le jette à la mer, ou le livre à l’appétit de ses molosses.

Être à nouveau cet esclave, c’est le chemin de la rédemption d’Aimé Césaire. S’incliner au commandement du maître français, revenir à son passé, son pays natal, accepter pour mieux renaître.

Tenez, suis-je assez humble ? Ai-je assez de cals aux genoux ? De muscles aux reins ?
Ramper dans les boues. S’arc-bouter dans le gras de la boue. Porter. »

Et, de là, évoquer des noms, de lui familiers : Siméon Piquine – l’éternel déraciné mort dans l’indifférence, Grandvorka – broyé par une machine agricole dans un champ de canne à sucre, Michel – qui se nommait lui-même Michel Déveine…

Le poète « rampe » donc dans cette « boue », dont lui seul, par le feu de son verbe, va pouvoir la durcir pour construire un autre monde. Et qui va permettre à la sirène de changer de valeur : autrefois métaphore d’un chant dangereusement envoûtant, elle va devenir sirène d’alarme, cri de détresse annonciateur de « la Fin du monde » : la fin de ce monde de colons et d’esclaves, la fin des mensonges de l’Europe, la fin de la résignation, l’apocalypse d’une terre sans Liberté. Le poète, de « retour au pays natal », va enfin pouvoir donner à son peuple un cri à la mesure de la richesse de son histoire, un cri qui le soulève de sa torpeur pour conquérir sa voix propre. C’est précisément cela, la négritude pour Aimé Césaire, c’est ce qu’il ramène de ses années d’errance, et c’est le plus beau présent qu’il puisse donner – non seulement à la Martinique, mais à la francophonie toute entière.

Ce grand poème s’achève sur un des plus beaux chants de violence et d’espoir que connaisse la langue française :

Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrance d’une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences, car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie
que nous n’avons rien à faire au monde
que nous parasitons le monde
qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde
mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer
et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur
et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force
et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite.

Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire, 1939, Présence africaine.

Louis.

 

 

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Une réflexion sur “Odyssées francophones : Aimé Césaire

  1. Oui, le Cahier d’un retour au pays natal est l’un des plus beaux poèmes que j’aie jamais lus. Je trouve la comparaison que vous faites avec l’Odyssée très intéressante, je n’y avais jamais pensé, mais cela montre bien la nature épique du Cahier.

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